But de ce blog

Bonjour à tous,

Dans un futur plus ou moins proche, décadence, misère et mort sont le pain quotidien de l'humanité. La vie de l'un d'entre eux bascule tout à coup. Le jour devient nuit, le blanc devient noir, quel est donc ce mal qui coule en lui ?

Découvrez le en même temps que lui dans cette histoire gothico-vampirique, que je vous transmets au fur et à mesure que je l'écris.

Bonne lecture à tous...

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PROLOGUE

 

 

 

 

 

 

 

A

u cœur de la nuit, il ne fait pas bon vivre dans les rues de Luire. Les inconscients qui s’y risquent le payent souvent de leur vie. La criminalité est en forte hausse et il ne paraît pas possible de freiner son élan dévastateur. Les gouvernements qui se sont suivis ont pourtant tenté de durcir les lois, notamment par la réinstauration de la peine capitale mais les efforts de la police semblent vains. Cette dernière a pourtant récemment fusionné avec les forces militaires du pays et sa mission a relativement évolué. En effet, ils ne s’occupent plus des vols de voitures, ou des cambriolages… La protection des civils est devenue la priorité. Ils essayent donc de limiter viols, meurtres et trafics de drogues. Mais essayer, c’est déjà justifier l’échec. Seuls quelques utopiques rêvent encore à une amélioration. Pour le reste de la population, survivre, c’est déjà beaucoup.

 

L’ironie, c’est qu’il y a quelques années de cela, les médias mettaient l’accent sur le moindre fait divers afin d’effrayer la population, ce qui profitait au gouvernement en place. Ce dernier basait sa politique sur l’insécurité, qui était alors quasi-inexistante. Maintenant que l’on est effectivement au bord du chaos, si leur but n’a pas changé, leur démarche est à présent totalement inversée. La situation qui se dégrade de semaine en semaine est tant bien que mal minimisée. Mais la population n’est pas dupe… Et il suffit de se promener dans la ville pour se rendre compte de l’ampleur de la crise. Vitrines brisées, carcasses de voitures carbonisées, et dégradations multiples ornent désormais les rues. Mais comme le dit le vieil adage, le malheur des uns fait le bonheur des autres : les entreprises du bâtiment et des travaux publics n’ont jamais été aussi nombreuses et en bonne santé. Mais la situation s’est dégradée à tel point qu’il arrive fréquemment de découvrir un corps inanimé au coin d’une ruelle sombre… Le tout est de ne pas se trouver sur place au moment où cela arrive, sous peine de grossir un peu plus encore la liste des disparus.

 

C’est peut-être ce qui est arrivé à cet homme, étendu au sol, derrière un tas de poubelles renversées. Il s’est retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Il respire encore, mais dans ce monde de désolation, est-ce vraiment une chance ? Il se relève péniblement en se tenant la tête. Il chancelle, puis parvient à se stabiliser. Il semble perdu. C’est compréhensible pour quelqu’un qui ne se souvient de rien, pas même de son nom. Il doit avoir 25 ans, mesure un mètre quatre-vingt ou pas loin. Il est plutôt bien bâtit, sans toutefois ressembler à un bodybuilder. Bien habillé, il  porte un pantalon et une veste noirs par-dessus un T-shirt blanc. Ses cheveux sont aussi sombres que son regard. Dans sa tête, tout se bouscule. Tout, sauf les souvenirs. La confusion est totale, mêlée à un soupçon de désespoir. Il fouille ses poches, à la recherche d’un indice, mais n’y trouve ni porte feuille, ni pièce d’identité, ni clef. Il n’a pas non plus d’argent, de montre ou autres objets de valeur, ce qui l’amène à penser qu’il s’est très certainement fait détrousser, avant de se faire assommer et laisser là pour compte. Il se penche sur une flaque d’eau afin de se regarder, et découvre son visage. Il le touche, dans l’espoir de se souvenir. Rien. C’est comme si il avait un étranger en face de lui, et c’est plus que déstabilisant. Il analyse son environnement. Quelque chose attire soudain son attention au milieu des ordures. Quelque chose brille. Il se penche et ramasse l’objet. Il s’agit d’un Desert Eagle, une arme à feu redoutable. Son agresseur l’a certainement fait tomber dans sa fuite. Il a peut-être été dérangé lors de l’agression. Mais tout cela n’a pas beaucoup d’importance. L’homme ôte le chargeur. Il reste la moitié des cartouches. Il le replace et coince le pistolet dans son pantalon, sous sa veste. Cela peut toujours servir, on ne sait jamais. Et maintenant, que faire ? Il ne peut pas rentrer chez lui, puisqu’il ne sait même pas où il habite et que de toute façon, il n’a aucune clef. Se rendre au poste de police le plus proche semble être la meilleure alternative, bien qu’il soit pratiquement sûr de se faire envoyer balader… Tant pis, il faut bien tenter quelque chose. Il ne va pas rester là indéfiniment à attendre que la mémoire veuille bien lui revenir. Alors qu’il s’apprête à se mettre en route,  un sentiment étrange l’envahit tout à coup. Une sorte d’impression d’être surveillé. Il scrute la ruelle. Rien.  Il décide donc de s’en aller et part en quête d’un commissariat ou, au pire, d’un plan de la ville, mais il ne faut pas trop y compter.

 

Il a bien fallu choisir une direction, il a donc opté, au hasard, pour la gauche. Il avance, ne sachant pas s’il s’approche ou s’il s’éloigne de son but. De toute façon, il ne peut compter que sur son intuition, car trouver une personne qui pourrait le renseigner sera difficile. Même au centre ville les voitures sont rares et les piétons quasi inexistants à cette heure. Il y a bien quelques drogués amorphes ça et là. Assis sur les trottoirs ou allongés dans les ordures, plus morts que vifs, ils ne sauraient indiquer rien d’autre que le chemin le plus direct vers une extase artificielle. Quant aux sans domicile fixe, ils n’arpentent plus les rues depuis bien longtemps. Quatre ans pour être précis. Depuis les incidents que les médias appelèrent cyniquement « le grand nettoyage ». Plus qu’une série de meurtres, c’est une véritable rafle qu’il y avait eu. Chaque matin, des dizaines de corps sans vie étaient ramassés. La raison de ce carnage n’a à ce jour pas encore été élucidée. Après quelques semaines, les S.D.F. ont commencé à se regrouper, pour former des groupes de défense afin de stopper ce fléau. Et c’est finalement une sorte de campement géant qui s’est créé à l’entrée de la ville, partant du principe indéniable qu’ils sont plus forts en nombre qu’isolés. Choix somme toute efficace puisque depuis les meurtres ont cessé. En tout cas, les médias n’en font plus acte, ce qui c’est vrai, n’est pas forcément un gage de vérité.

 

Soudain, une voiture, ou plutôt ce qu’il en reste, déboule à toute allure. Une berline noire aux vitres brisées, qui compte plus de bosses et de rayures que de trous sur le bras d’un toxicomane. A son bord, quatre hommes lourdement armés tentent d’échapper à un blindé des forces armées qui les talonne. S’ils sont pris en chasse de la sorte, c’est que ce doit être relativement grave, sinon on aurait laissé courir. Des coups de feu sont échangés, mais lorsque le blindé arme son canon et ajuste le véhicule, il est clair que la poursuite touche à sa fin. Ils ne font pas de détail et le premier tir est le bon. La roquette percute le véhicule de plein fouet. Sous l’impulsion de la déflagration il va s’encastrer dans la façade d’un immeuble. L’impact est d’une telle violence que l’un des occupants est éjecté du véhicule. Quant aux autres, ils sont soit morts sur le coup, soit en train d’agoniser dans les flammes. Le blindé s’arrête. La double porte arrière s’ouvre et six militaires en combinaison noir en descendent. Fusil d’assaut, casque intégral, plastron et autres protections sont leurs outils de travail. Ils établissent un périmètre de sécurité tout en pointant leurs armes en direction de la voiture et du rescapé, qui gît sur le sol. L’un d’eux s’approche de lui, avant d’annoncer d’une voix solennelle :

-  Vous êtes accusé de vol à main armé et du meurtre de deux agents de sécurité, qu’avez-vous à dire pour votre défense ? 

Aucune réponse de l’intéressé, qui est au bord de la perte de connaissance et dont ses blessures ne lui donnent qu’une courte espérance de vie.

-  L’accusé ne nie pas, reprend le soldat. Il est donc reconnu coupable des faits qui lui sont reprochés. En vertu de l’article trent-six du nouveau code pénal, la sanction pour de tels actes est la mort. Elle est applicable immédiatement. 

Le militaire plaque son arme contre la tempe du condamné et tire.

-  Affaire classée, termine-t-il.

-  Six, trois, trois à QG. Fin de la poursuite. Demande équipe de nettoyage et véhicule d’intervention anti-incendies à l’angle de Bergson et Mercier. 

            C’est ainsi que se terminent la plupart des prises en chasse.

 

Notre amnésique a assisté à toute la scène, caché dans la pénombre, au coin d’un immeuble. L’idée d’aller demander de l’aide aux agents des forces de l’ordre a bien traversé son esprit, mais au vu de ce qui vient de se passer et de l’arme qu’il détient, il a rapidement renoncé à cette idée, histoire de ne pas subir le même sort que les quatre autres pour détention illégale d’arme à feu. Il ne s’attarde donc pas et poursuit sa route.

 

Quelques centaines de mètres plus loin, il entend des bruits de lutte provenant d’une ruelle perpendiculaire. Les cris d’une femme déchirent la nuit. N’écoutant que son  courage,  il se précipite dans la ruelle, arme à la main, prêt à faire feu sur les agresseurs. Il découvre un homme d’une petite trentaine d’années et relativement musclé qui brutalise une femme du même age. Son regard est vide et elle tente à peine de se défendre. Ce doit être une droguée en état de manque. Son agresseur tente certainement d’en profiter pour la violer. Notre amnésique pointe son arme sur lui et crie :

-  Arrête ça enfoiré, ou je tire ! 

L’agresseur le regarde, imperturbable, sans lâcher la jeune femme qu’il tient à la gorge. Elle est en train de suffoquer.

-  Encore toi… Lâche-t-il impassible. Ce qui interpelle le courageux sauveteur. Est-ce que cette brute est son agresseur ? Le salopard à cause de qui il ne connaît même plus son propre nom… Range ton joujou et tire-toi, avant que je ne m’énerve pour de bon, continue la brute.

Un coup de feu est tiré en l’air. L’homme lâche sa victime, qui s’effondre inanimée, et jette un regard noir au pseudo héro.

-  On dirait que t’as pas bien compris ce que je t’ai dit !... Casse toi ou je t’arrache un bras pour te défoncer le crâne avec !

Légèrement déstabilisé par l’assurance de son opposant, l’amnésique ne se démonte pas.

-  C’est toi qui n’a pas l’air de comprendre ! Je suis armé et je n’hésiterai pas à tirer si tu ne la laisses pas tranquille !

Pour toute réponse, la brute se dirige vers lui, un sourire aux lèvres.

-  Je t’aurais prévenu connard ! 

            Un coup de feu Cette fois la balle n’est pas perdue, et vient se loger dans l’épaule droite de l’agresseur, qui marque un temps d’arrêt, avant de reprendre sa marche, l’air agacé.

            -  Tu commences à me chauffer p’tit con ! J’espère que tu cours vite, sinon je crois que je vais un peu jouer avec toi avant de t’achever ! 

            Notre amnésique, bien que décontenancé par l’effet plus qu’inattendu qu’a eu son tir, réitère à plusieurs reprises. Une, deux, trois puis quatre balles viennent rejoindre la première dans le corps de cette force de la nature, sans même qu’il ne sourcille. Il fond sur son opposant et saisit l’arme, qu’il envoie voler à plusieurs mètres. Il tente d’attraper sa nouvelle victime à la gorge mais ce dernier s’empare de son bras et se sert du poids du colosse pour le faire valdinguer dans les poubelles. Il est impossible de savoir lequel des deux est le plus surpris par cette réaction inattendue. L’amnésique se voyait déjà réduit en miettes mais a réussi ce tour de force avec une étonnante facilité. L’agresseur marque un temps d’arrêt, avant de se relever et de revenir à la charge. L’amnésique évite un premier coup de poing, puis un second, avant de profiter d’une faille dans la garde de son adversaire pour le frapper à l’abdomen. Le coup est d’une telle violence, que ce dernier met un genou à terre, en se tenant le ventre. Il relève la tête juste à temps pour apercevoir le poing qui vient s’écraser sur sa mâchoire. Il roule sur le côté avant de se relever et de fuir en courant sans demander son reste. Notre inconnu est debout, aussi abasourdi que si c’était lui qui avait pris les coups. Il regarde ses mains, celles-là même qui viennent d’infliger une sévère correction à ce colosse que les balles d’une arme à feu n’ont pas arrêté…

            -  Cette fois c’est sûr !... Tout ceci n’est qu’un cauchemar et je vais bientôt me réveiller. 

           

* * *

Mais il semble bien que ce ne soit que la triste et douloureuse réalité. Pas le temps de tergiverser, la jeune femme a sûrement besoin d’aide. Il court la rejoindre et ne peut que constater l’étendu des dégâts. Elle a échappé à la mort par strangulation mais c’est finalement sa chute qui lui a été fatale. Elle s’est empalée sur un morceau de ferraille au niveau du thorax. Son visage semble pourtant comme apaisé, par cette mort perçue comme un soulagement pour de trop nombreuses personnes. Le suicide est devenu la troisième cause de mortalité du pays, non loin derrière le meurtre et l’overdose. La jeune femme n’était pas très jolie. Ses traits sont vieillis par la consommation abusive de tabac, alcools et autres drogues dures. Ses cheveux mi-longs baignent dans une marre de sang qui s’élargie à vu d’œil. Notre amnésique semble comme hypnotisé par le liquide rouge et sa lente progression, avalant lentement le bitume sur son passage. Bientôt, il atteint ses chaussures, épouse leur forme, et poursuit sa route. Pourquoi est-il attiré par ce sang ? Il se sent comme appelé, tel un papillon de nuit par de la lumière. Il a envi de le toucher, de le goûter… Pourquoi ? Il transpire, se crispe, tente de détourner son regard mais n’y parvient pas. L’attraction est trop forte. Il ne peut pas lutter. Il s’agenouille et ne pense plus qu’à une chose : boire. Il trempe son doigt. Une voix intérieure lui crie, lui supplie de ne pas continuer. En vain. Il porte son doigt à la bouche. C’est un vrai délice. Son corps tout entier frissonne de plaisir au goût de ce doux nectar et il en redemande. L’homme se penche sur le sol et commence à le lécher à la manière d’un chien. Une partie de lui voudrait se relever et s’enfuir, mais elle semble si loin, si faible. C’est tellement bon ! Le liquide encore chaud coule dans sa gorge et pénètre son corps, lui insufflant une incroyable énergie. Mais bientôt, il ne se contente plus de si peu et va directement puiser le fabuleux élixir à la source. Il arrache le morceau de métal, qui dépasse de la poitrine de la malheureuse et déchire son sweat-shirt, pour appliquer ses lèvres sur la plaie et aspirer avec délectation jusqu’à la dernière goutte. Il s’assied et profite des derniers instants de cet orgasme d’un nouveau genre. Avec sa langue, il parcourt le contour de sa bouche afin de récupérer ce qui s’y était égaré. Passé ce moment de plénitude, il reprend peu à peu ses esprits et commence à prendre conscience de son acte. Il regarde la jeune femme qu’il vient de vider comme on vide un lapin. C’est horrible ! Comment peut-on faire cela ? Il ne se demande plus qui il est, mais plutôt qu’est-ce qu’il est ? Et après réflexion, il se dit qu’il serait certainement préférable de ne rien savoir de son passé, plutôt que de découvrir quel monstre il a dû être ! Quelle bête immonde peut être assez méprisable pour boire le sang encore chaud d’un corps humain ! La nausée lui vient et il est prêt à vomir, mais son corps ne semble pas disposé à restituer ce qu’il a pris.

 

Tout à coup, du bruit vient de la rue principale. Le bruit des bottes de protection sur l’asphalte est reconnaissable. Les soldats ont dû être alertés par les coups de feu et ils viennent certainement  pacifier la zone. Lorsqu’ils vont découvrir le cadavre de la jeune femme et un homme couvert de sang à ses côtés, ils ne se poseront pas la question de savoir ce qu’il s’est passé. Ils préfèreront tirer d’abord, afin de palier à tout éventuel problème. Il vaut donc mieux ne pas traîner. L’homme regarde malgré lui une dernière fois le visage de la défunte avant de se relever et courir dans la ruelle. Il prend la première bifurcation sur sa droite et continue de courir. Il court de toutes ses forces, à la fois pour échapper aux forces de l’ordre, mais surtout pour mettre le plus de distance possible avec ce qu’il vient de faire. Plus que sauver sa peau, c’est à cela qu’il pense en ce moment. Après un demi-kilomètre, il ne remarque même pas qu’il n’est pas même essoufflé, mais commence à ralentir et se demande s’il n’aurait pas mieux fait de rester là bas pour mourir. A quoi sert de vivre si c’est pour commettre de telles atrocités ? Il se revoit léchant le sol, puis s’acharnant sur ce corps sans vie, impuissant face à ses instincts primaires. Il s’arrête et regarde ses mains souillées de sang. Et si la prochaine fois il s’en prenait à une personne vivante ? Est-ce qu’il agirait également de la sorte ? Est-il un assassin sanguinaire incontrôlable ? Cette idée est insoutenable, en tout cas, il ne le permettra pas. Sur sa droite, une échelle de secours grimpe jusque sur le toit d’un immeuble. L’homme se dirige lentement vers les premiers échelons. Il ne se laissera plus dominer par cet instinct bestial et il sait comment y parvenir. Il se donne du courage, saisit la rampe et entame sa longue ascension. Un par un, les étages défilent. A cette heure, rares sont les fenêtres encore éclairées. Lorsque c’est le cas, il assiste à un bref passage de la vie des occupants de l’appartement. Arrivé sur le toit, au dix-huitième étage, il aura pu apercevoir une scène de ménage, un coma éthylique et les ébats sexuels douteux d’une demi-douzaine de personnes.

 

C’est loin d’être l’immeuble le plus haut des environs, mais la vue y est déjà excellente sur une partie de la ville. Le jour ne va pas tarder à se lever. Le vent vient de tourner. Il transporte une odeur de brûlé. Quelques rues plus loin, les bâtiments sont éclairés par une lueur orangée. Le feu de la voiture n’a toujours pas été maîtrisé. Il s’est même probablement propagé à l’immeuble dans lequel la poursuite s’est achevée. Au loin, on entend les sirènes des soldats du feu qui arrivent sur les lieux. Eux aussi ont fusionné avec les forces militaires et sont à même de riposter en cas d’agression. Trop de pompiers sont morts par le passé. Il y a cinq ans, une grève générale a causé de nombreuses pertes tant matérielles qu’humaines. Le conflit a débouché sur une formation militaire de tous les pompiers, qui sont maintenant armés et équipés de véhicules blindés. Notre amnésique s’est avancé jusqu’à l’extrémité du toit. Il monte sur la bordure et regarde en bas. Le véhicule des soldats du feu passe bruyamment, avant de tourner deux rues plus loin. D’ici, il a l’air minuscule. Il est suivi de près par l’équipe de nettoyage. Anciennement médecins légistes, leur mission a totalement changé. Ils ne font plus que ramasser les corps, qu’ils identifient lorsque c’est encore possible et qu’ils envoient ensuite directement à l’incinérateur. Aucune cérémonie n’est autorisée pour les criminels, et de toute façon, l’enterrement est devenu un luxe que seuls quelques riches notables de la ville peuvent encore se payer.

 

L’homme hésite. Dans sa tête, pas tout à fait une heure de souvenirs, tous plus sinistres les uns que les autres. Il n’y a vraiment rien qui le retienne, alors si en plus il parvient à éviter tout risque de faire du mal à quelqu’un… Cette pensée le réconforte un peu. Il sait ainsi qu’il aura fait quelque chose de bien dans sa vie. Il se rapproche un peu plus encore du bord. Les battements de son cœur s’accélèrent. Une partie de ses pieds est à présent dans le vide. Il se dit qu’après une telle chute, il ne devrait pas sentir grand-chose de toute façon. Il inspire profondément et expire lentement, comme s’il voulait profiter une dernière fois de l’air. Cette fois c’est bon, il est prêt. C’est un service qu’il rend aux personnes qu’il aurait pu blesser ou tuer. Une dernière inspiration…

-  Je ne ferais pas ça si j’étais toi. 

La voix, féminine, vient de derrière lui. Surpris, il est déséquilibré, chancelle, mais une main ferme le rattrape par le bras et le tire sur le toit avant qu’il ne chute.

-  De toute façon, cela n’aurait servi à rien, poursuit-elle. 

            Le sauveur est une jeune femme au teint pâle, ce qui tranche avec ses longs cheveux noirs. Elle doit avoir dans les vingt-cinq ans et possède de magnifiques et grands yeux verts posés sur un visage doux et harmonieux. Si elle n’était pas vêtue d’une combinaison moulante de cuir noir, qui épouse parfaitement son corps sublime, on aurait pu croire qu’il s’agissait d’un ange tombé du ciel. Mais elle est bien là, en chair et en os, devant notre amnésique suicidaire qui se remet doucement de ses émotions.

            -  Ne vous approchez pas, lui dit-il, je suis dangereux ! C’est la seule solution ! Je ne veux faire de mal à personne. Merci pour ce que vous avez voulu faire, mais je dois en finir. 

            Il se tourne à nouveau vers le vide mais l’étreinte sur son bras se ressert.

            -  Tu ne te souviens de rien n’est-ce pas ? 

            L’homme se fige.                                            

            -  Je sais se que tu ressens. Tu as l’impression d’être un monstre incontrôlable, ce que tu as fais te dégoûte profondément, mais une partie de toi en redemande. Et c’est ça qui t’effraie le plus. Tu as peur de reperdre le contrôle et c’est pour cette raison que tu veux sauter.

            Stupéfait, il la dévisage, comme s’il tentait de trouver des réponses dans son troublant regard.

            -  Et oui, tu n’es plus seul au monde maintenant. Je m’appelle Mélia, et toi ? 

            D’abord hésitant, l’homme se décide à répondre.

            -  Je ne sais pas. Lorsque je me suis réveillé, je n’avais pas de papiers sur moi. 

            La jeune femme lui sourit.

            -  Il ne te reste plus qu’à en choisir un alors. 

            Les questions fusent dans la tête de notre amnésique. Qui est cet ange des ténèbres qui prêtant savoir ce qu’il ressent ? Est-ce qu’il lui est arrivé la même chose que lui ? Peut-il lui faire confiance ?

            -  Comment savez-vous tout cela ? Est-ce qu’il vous est arrivé la même chose ? Est-ce que ces pulsions meurtrières sont contrôlables ?... Pourquoi ?... 

            L’émotion est trop forte. Il s’effondre en sanglots. Toute la tension accumulée se libère. Quelqu’un va peut-être pouvoir répondre à toutes les questions qu’il se pose. Pour la première fois depuis son réveil, l’espoir pointe enfin le bout de son nez. La jeune femme s’accroupie à ses côtés et pose sa main sur son épaule.

            -  J’ai traversé les mêmes épreuves que toi, je peux répondre à certaines questions que tu te poses. Je peux aussi t’aider à contrôler tes pulsions. Mais pas ici, pas maintenant. Il nous faut d’abord rentrer. Alors voici les deux solutions que je te propose. Ou tu décides de m’accompagner, ou c’est la dernière fois que tu me vois. Je veux bien t’apporter mon aide, mais c’est là ta seule chance. Sache seulement une chose, sauter ne changera rien à la situation. 

            L’homme relève la tête. Il ne comprend pas ce qu’elle veut dire par  sauter ne changera rien  et pour l’instant il s’en moque. Il vient de trouver un soutien inespéré et ne compte pas le laisser partir. Il se relève et essuie ses larmes du revers de la main.

            -  Je vous suis, dit-il. Où va-t-on ? 

            Mélia se relève également.

            -  Ne t’inquiète pas pour cela. Sache seulement que tu seras en sécurité et que tu as pris la bonne décision. Et arrête donc de me vouvoyer ! Cherche-toi plutôt un prénom.

            Ils redescendent par l’échelle de secours.

            -  Comment tu as fais tout à l’heure, je ne t’ai pas entendu venir ? 

            -  Les questions ce sera pour plus tard. Que penses-tu de Maël ? Ca sonne bien je trouve. 

            -  Quoi ?  dit-il en se demandant de quoi la jeune femme lui parle.

            -  Pour ton prénom, répond-elle. 

            -  Ah oui c’est vrai. Je n’y pensais plus 

            -  Ou alors Mattys ? 

            Le futur nouveau baptisé réfléchi un instant, avant de décliner. Ils mettent pied à terre.

            - Ylan ? 

            Cette proposition semble l’intéresser d’avantage.

            - Ylan… C’est pas mal ! Va pour Ylan, se réjouie-t-il. 

           

            Il y a moins de dix minutes, il était seul au monde et prêt à se jeter du haut d’un immeuble, il a maintenant une alliée et un prénom. Sa nouvelle vie se construit peut à peu, ce qui n’est pas pour lui déplaire. Il en oublierait presque le sanglant épisode de tout à l’heure. Presque seulement.

            -  Alors Ylan, sache que je suis désolée pour ça. 

            Il se retourne vers Mélia, interloqué. Il n’a pas le temps de lui poser la moindre question. La tranche de la main de la jeune femme vient frapper violemment sa nuque et il s’effondre inconscient. Une fourgonnette démarre en trombe de la ruelle opposée et s’arrête dans un crissement de pneus à côté de la belle inconnue. La porte latérale s’ouvre. Deux hommes en sortent et chargent le corps d’Ylan tandis que Mélia monte à l’avant, côté passager. En moins d’une vingtaine de secondes, ils repartent aussi vite qu’ils sont arrivés et rendent à la rue le calme qu’elle avait perdu.

           

* * *

La nuit est tombée depuis quelques heures déjà. Dans les rues de Luire, l’éclairage public, ou plutôt ce qu’il en reste, tente bien de lutter contre l’obscurité, mais le combat semble perdu d’avance. Des bruits de pas. Quelqu’un marche à vive allure. C’est un quadragénaire, vêtu d’un imperméable beige et d’un chapeau assorti. Il paraît inquiet. Il accélère tout en surveillant de temps à autre, par-dessus son épaule, les deux hommes qui lui ont emboîté le pas il y a près de cinq minutes maintenant. A une distance respectable, et sans se faire remarquer, une quatrième personne complète cet étrange cortège. Malgré ses efforts, l’homme de tête est sur le point d’être rattrapé. Arrivé à une intersection, il prend sur la droite, et se met à courir. Il est aussitôt imité par ses poursuivants…

 

Ylan se réveille. Ses yeux s’habituent rapidement au manque de lumière. Il est seul, assis dans une sorte de fauteuil de dentiste, auquel il est attaché au niveau des chevilles et des poignets par d’épaisses sangles de cuire.  La pièce mesure environ quatre mètres sur trois. Aucune fenêtre, du carrelage blanc au sol et aux murs, des équipements médicaux dernières génération… On n’aurait pu se croire dans un hôpital, s’il n’y avait pas cette porte blindée,  seule possibilité pour sortir. Ylan ne ressent pourtant aucune crainte. C’est à peine si sa situation le préoccupe. Ce qui l’intrigue, c’est le rêve qu’il vient de faire. Qui sont ces quatre personnes qu’il a vues ? Qu’est-il advenu de l’homme traqué ? Etait-ce un rêve, une vision ou mieux encore, un souvenir ? Il aimerait se rendormir afin de reprendre là où il s’est arrêté, mais quelqu’un approche. Les lumières s’allument et la porte s’ouvre, laissant entrer un petit blond à lunettes. Assez jeune, il doit avoir la trentaine ou presque. Il porte une blouse blanche, et s’approche d’Ylan, une seringue vide et un tube stérilisé dans une main, un garrot dans l’autre. Il le passe autour du bras du captif, et serre. Ylan ne se débat pas et se contente d’observer la scène. L’homme en blouse retire le capuchon de la seringue, cherche une veine, et pique. Il emboîte le tube, qui se remplit en quelques secondes seulement. Il ôte la seringue et sort de la pièce.

 

Un quart d’heure plus tard, la porte s’ouvre à nouveau. Cette fois, trois personnes entrent, Mélia en fait parti. Son regard semble demander pardon. Les deux autres doivent avoir le même âge, quarante-cinq ans environ, mais c’est là leur seul point commun. Le premier porte un costume noir et une cravate grise sur une chemise blanche. Les cheveux poivre et sel, bien coiffés, une forte mâchoire, un front bas et d’épais sourcils sont les principaux traits de son visage. Il ne lâche pas Ylan des yeux et a l’air soucieux, contrairement à son acolyte, qui semble se foutre royalement de ce qui se passe ici. Les bras croisés, l’air presque agacé, ses cheveux châtains, mi-longs, sont attachés par un élastique. Son visage est assez fin et ses joues recouvertes par une barbe naissante. Il a déjà poussé trois longs soupirs depuis qu’il est rentré dans la pièce et ce ne sont sûrement pas les derniers. Le premier s’adresse à Ylan sur un ton grave.

-  Avant tout, je tiens à m’excuser pour la manière dont tu es traité. Il s’agit de mesures de sécurité, car nous ne pouvons nous permettre aucun risque. Je me présente, je m’appelle Kentin RIKJER, je suis le responsable de cette infrastructure. Voici mon associé, Emerick OZALKVY. Vous connaissez déjà ma fille Mélia. Les analyses confirment ses dires, il apparaît en effet que vous êtes nouvellement contaminé par un virus développé par l’armée il y a un peu plus de cinq ans, dans le but de créer des hommes génétiquement améliorés. Ce virus, baptisé Eléa, modifie le corps : accélération des facultés de guérison et augmentation de la force en sont les principaux symptômes. Mais ce projet a pourtant été abandonné. L’état, qui n’était pas au courant de ces recherches, les a faites stopper dès qu’il en a entendu parler, puisqu’il violait la quasi-totalité des articles de la nouvelle loi Dolly II, contre les manipulations génétiques. Eléa n’était alors pas encore au point, et aucun antidote n’avait été crée. Les souris auxquelles il avait été inoculé développaient une hyper réactivité aux rayons ultra violets, ainsi qu’un changement radical de comportement. Elles devenaient agressives, se regroupant afin de tuer la plus faible, et se nourrir de son sang. Les scientifiques baptisèrent ce phénomène « la soif ». Tu as déjà dû la ressentir, n’est-ce pas ? 

Ylan détourne le regard. Il repense à la jeune femme. Kentin reprend :

-  Je vois que oui. Bref, pour montrer ce qu’il en coûte de vouloir manipuler la génétique humaine, le gouvernement a opté pour une sanction à la mesure du crime. Le laboratoire tous ceux qui y travaillaient ainsi que les responsables du projet ont été ensevelis vivants sous des milliers de mètres cube de béton. Toute cette histoire aurait alors pris fin, mais l’un des chercheurs a échappé au massacre. On suppose qu’il s’est injecté le virus, avant de s’évaporer dans la nature. Eléa n’a qu’un seul moyen de transport : les globules rouges. Pour être atteint, il faut obligatoirement être transfusé, ou au moins avoir une plaie en contact avec du sang infecté. 

Kentin s’arrête un instant, avant de poursuivre :

-  En cinq ans, le virus a fait du chemin. Des centaines de personnes sont actuellement contaminées. La plupart d’entre elles errent dans les rues, sans autre but que celui de trouver leur prochaine victime. Beaucoup de sans abris ont ainsi péri. 

Ylan, qui a bu ces explications du début à la fin, prend alors la parole :

-   Et vous, qu’avez-vous à voir avec cela ? 

C’est à Emerick OZALKVY de répondre sur un ton sec :

Cet ultimatum trouble Ylan. Il y a quelques heures, il voulait en finir avec la vie. Cette possibilité lui est maintenant servie sur un plateau. Il n’a qu’un seul mot à dire. Il n’aura rien à faire. A quoi bon rester de toute façon ? Il ne sait rien de lui-même, si ce n’est qu’il est sujet à cette terrible soif. Le choix serait si simple, s’il n’y avait pas cette fille… Mélia. Il est irrésistiblement attiré par elle. Son regard de feu semble l’implorer de choisir la première solution. Mais avant de faire son choix, quelques précisions lui sont nécessaires.

-  En admettant que je choisisse de vous aider, comment ferais-je pour lutter contre la soif ? 

Kentin reprend la parole :

-  Premièrement, si tu choisis de nous aider, tu seras muni d’un implant cardiaque. Il nous permettra de savoir en permanence où tu te trouves. Il est muni d’une micro capsule contenant un agent chimique de notre composition. Au cas où tu tenterais de nous faire faux bond, nous pouvons libérer le produit, qui se diffusera dans ton sang. Il coagulera alors en moins d’une minute, et tu mouras dans d’atroces souffrances. Tu pourras également déclencher le dispositif toi même, en cas de besoin, on ne sait jamais. Quant à la soif, une dose d’hémoglobine de synthèse, fortement concentrée, te sera injectée chaque jour, couvrant ainsi tes besoins. 

-  Bon, alors ? S’impatiente Emerick. 

Ylan passe du regard agacé d’Emerick, à celui préoccupé de Kentin, pour finalement s’arrêter sur celui de la divine Mélia… Sa décision est enfin prise :

-  Et quelle est ma nouvelle mission ? 

Emerick ricane en sortant de la pièce.

-  Je te donne une semaine, deux tout au plus. 

Dans le couloir, deux hommes en blouse attendent.

-  Vous pouvez lui implanter le traceur, leur dit Kentin, en sortant à son tour. 

Mélia s’approche d’Ylan, et passe sa main sur la sienne, un large sourire aux lèvres, avant de susurrer :

-  Tu as fait le bon choix… A tout à l’heure. 

Les deux hommes en blouse entrent. L’un d’eux tient un récipient en inox, dans lequel est placé le traceur, encore emballé sous vide. L’autre prépare une injection de sédatif.

-  Bonne nuit… 

 

* * *

Plongé dans un sommeil artificiel pour l’intervention chirurgicale, Ylan est à nouveau spectateur de l’étrange scène nocturne à laquelle il a assisté quelques instants plus tôt. Le quadragénaire, suivi par deux hommes, eux même pistés par un quatrième. L’homme à l’impair est sur le point d’être rattrapé, lorsqu’il plonge sur la droite et se met à courir de toutes ses forces. Les deux poursuivants se lancent à ses trousses. En regardant par-dessus son épaule, le malheureux se prend les pieds dans un obstacle et chute lourdement. Les deux hommes le rejoignent. L’un d’entre eux se penche pour ramasser le malheureux, qui se retourne une arme à la main, et fait feu à plusieurs reprises.

 

Les coups de feu résonnent dans la tête d’Ylan, à moins que ce ne soit quelqu’un qui frappe à une porte. Le jeune homme ouvre les yeux. Il n’est plus ligoté sur une table d’opération, mais couché dans un lit dans ce que l’on pourrait prendre pour une chambre d’hôpital. Sous ses draps, il est nu comme un vers, et ses habits ne semblent pas être dans la pièce. La première chose qu’il regarde : son torse. Aucune trace d’opération, pas même un bandage ou une cicatrice… Il ne se sent pas non plus fatigué, alors qu’à la sortie d’une anesthésie générale, on aurait plutôt tendance à être dans les vaps… Eléa, pense-t-il. Les choses ont à peine évolué depuis le dernier rêve. Et c’est la seconde fois qu’il est dérangé avant le dénouement.

On frappe à nouveau à la porte.

-  Entrez. 

C’est Mélia. Toujours vêtue de son ensemble de cuir noir, elle s’avance vers le lit en souriant à Ylan et lui jette un sac de sport sur les jambes.

-  Debout, ex-suicidaire ! Enfile ça, je vais te faire visiter. 

A l’intérieur du sac, des sous-vêtements, une ceinture, un débardeur, un pantalon et un long manteau en cuir, le tout noir, bien entendu.

-  Tu aimes ? Demande-t-elle. C’est moi qui ai choisi !... 

-  Je pense que si tu ne me l’avais pas dit, je m’en serais douté. 

Ylan regarde la jeune femme avec insistance, cherchant à lui faire comprendre qu’il souhaiterait qu’elle sorte afin qu’il puisse s’habiller. Elle a parfaitement saisi la manœuvre et prend un malin plaisir à ne pas coopérer. Gêné, il se décide à parler :

-  Bon, et bien… Il faut que je m’habille… 

Impassible, Mélia répond :

-  A moins que tu ne veuilles y aller à poil ? 

-  Tu ne voudrais pas sortir s’il te plaît ?

Elle lève les yeux au ciel, en poussant un long soupir.

-  Ces hommes… Tous les même… Je ne vois pas pourquoi vous faites tous un complexe sur la taille de votre outillage… 

Elle approche son visage au plus prêt de celui du jeune homme, et lui susurre à l’oreille.

-  De toute façon, je finirai bien par tout voir… 

Elle place délicatement le lobe de son oreille dans sa bouche, alternant petits coups de langue et petits coups de dents. Ylan sent des frissons parcourir tout son corps. Mélia s’empare alors discrètement d’un coin de drap, et le tire brusquement en se relevant. Le jeune homme n’a rien vu venir, et n’a pas le temps de le rattraper. Son cri de protestation ne change rien et il n’a alors plus que ses mains pour dissimuler son anatomie en plein développement. Fière de l’effet, mesurable, qu’elle a sur son nouveau compagnon, Mélia émet un petit grognement de plaisir.

-  En plus, il n’y a vraiment pas de quoi complexer dans ton cas. 

Assis dans son lit, les jambes en tailleur, les mains en guise de cache sexe et le visage rouge vif de honte, Ylan regarde la belle Mélia porter sa main sur ses lèvres afin d’y déposer un baiser, qu’elle lui envoie d’un souffle, avant de sortir de la pièce. A peine dans le couloir, elle repasse déjà sa tête par la porte.

-  Ne tarde pas trop, tu vas t’enrhumer… 

 

Il n’aura fallu que cinq petites minutes au jeune homme pour être prêt, sachant que durant les quatre premières, il est resté sur son lit, afin de se remettre du choc subi. En jetant un coup d’oeil dans le miroir, il croise une nouvelle fois le regard de cet inconnu qui n’est autre que lui. Ce corps qui peut devenir à tout moment une arme redoutable. Ylan se demande encore si il a vraiment fait le bon choix en décidant de suivre la belle Mélia, plutôt que de mettre fin à son existence. Au pire, il y a cet implant, qui est maintenant en lui, tel une épée de Damoclès... Qui vivra, verra…

 

Ce n’est pas si mal, le cuir. Il ne se rappelle pas la façon dont il avait coutume de se vêtir, si ce n’est ce qu’il portait sur lui la nuit dernière, mais il trouve que ce nouveau style lui va plutôt bien. Il sort de la chambre. Le couloir également ressemble à celui d’un hôpital. Mélia, qui l’attendait sur une chaise, commençait à perdre patiente. Elle se lève.

-  J’ai bien cru que tu avais besoin d’aide ! Quelques secondes de plus et je venais moi-même t’enfiler ton pantalon… 

Elle le regarde de haut en bas.

-  Pas mal… 

Ylan sourit, non peu fier de son allure.

-   Ca te dit une petite visite du bâtiment ? 

Il acquiesce et invite la jeune femme à passer devant d’un signe de la main.

-  Je te suis. 

 

La visite de l’immeuble leur prend deux bonnes heures. Kentin RIKJER est en fait à la tête d’une véritable petite armée. Il s’est installé dans une tour d’une trentaine d’étages du centre ville, dont l’entrée est gardée vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Derrière les portes blindées, un grand hall au milieu duquel trône l’accueil, véritable poste de surveillance puisque pas moins d’une vingtaine d’écrans retransmettent les images d’une centaine de points stratégiques de l’intérieur et aux abords du bâtiment. Le bâtiment est équipé d’un système de sécurité renforcé. En cas d’attaque, toutes les issues seraient condamnées par d’épaisses parois métalliques, et la centaine d’hommes alloués à la défense seraient mobilisés en quelques secondes. Une armée ne suffirait pas à prendre d’assaut cette forteresse ! Dans le fond de la pièce, trois ascenseurs desservent les étages et le sous-sol, où se trouve l’armurerie et le stand de tir. Les trois premiers étages sont dédiés à la recherche où une cinquantaine de scientifiques, biologistes, neurologues et autres virologues, se relaient dans le but de trouver un vaccin. Ils ont à leur disposition des laboratoires de dernière génération avec un équipement de pointe. Le quatrième et le cinquième accueillent des bureaux dédiés à des courtiers en bourses. L’argent ne tombe pas du ciel et même si l’organisation a des liens étroits avec le gouvernement et les renseignements généraux, ces derniers ne sont pas capables de fournir les fonds nécessaires. Il a donc fallu développer un autofinancement, ce qui permet également d’être totalement indépendant. Le sixième étage est celui d’où sont partis Ylan et Mélia. Il comporte une dizaine de chambres hospitalières, ainsi que plusieurs salles d’opérations, ne servant pas toutes à la mise en place de l’implant cardiaque… Le reste de l’immeuble compte une centaine d’appartements de fonction, pour le personnel de l’organisation, et une zone d’entrainement étalée sur les cinq derniers étages. La moindre petite porte est gardée par un homme en arme.

 

Ylan et Mélia reviennent vers l’un des ascenseurs. La jeune femme approche son visage d’un écran placé au dessus de la commande d’appel. Un contrôle rétinien est nécessaire à l’ouverture des portes. Une fois à l’intérieur, il n’y a pas de bouton pour sélectionner son étage, une voix s’en charge :

-  Quel étage mademoiselle RIKJER ? 

-  L’armurerie, Amerzon. 

-  Bien mademoiselle. 

L’ascenseur entame sa descente avant de s’immobiliser quelques secondes plus tard. Ylan découvre un petit couloir desservit par trois portes. Leurs points communs, elles sont toutes trois blindées et munies d’une serrure digitale. Une caméra placée au dessus de la porte de l’ascenseur balaye la pièce. Mélia s’avance.

-   Par là, c’est l’armurerie. On va aller y faire un tour afin de t’équiper un peu. 

Curieux, Ylan demande :

-  Et les deux autres portes? 

La jeune femme grimace, comme gênée par la question, pourtant inévitable.

-  Disons, qu’il vaudrait mieux pour toi que tu ne saches jamais ce qu’il y a derrière ces portes. 

Mélia pianote sur le boîtier de la serrure. La diode qui rouge, passe au vert. Un verrou se débloque. La porte s’ouvre. Une sorte de colosse, fusil à pompe à la main nous barre la route.

-  Je viens équiper un petit nouveau, dit Mélia. 

Pour toute réponse, le colosse grogne et s’écarte, laissant apparaître une pièce de quatre mètres par trois, terminée par un petit comptoir, avec vitre pare-balle de quatre centimètre d’épaisseur. L’armement se trouve derrière. Des dizaines de rangées d’armes en tout genre. A feu, blanches, explosifs, et autres lance-roquettes...

-  Il y a plus de choix que dans un dépôt de l’armée, lâche Ylan, très impressionné. 

-  Et encore, d’ici on ne voit pas tout, répond Mélia en souriant. 

Elle presse la sonnette du comptoir à plusieurs reprises, avant qu’un vieil homme de petite taille et quasi chauve n’apparaisse. Son visage, orné de grosses lunettes, presque aussi épaisses que le verre derrière lequel il se trouve, est très marqué par le poids des années qu’il a vu passer. A la vue de la jeune femme, un large sourire se dessine sur ses lèvres.

-  Mélia, mon enfant… Ca me fait si plaisir ! A quand remonte ta dernière visite ? Tu ne viens plus voir ton vieux Zoden ? 

La jeune femme lève les yeux au ciel, et le regarde avec affection.

-  Si mon vieux Zoden avait encore toute sa tête, il se souviendrait que je suis passée il y a deux jours… 

Le vieil homme fronce les sourcils et porte sa main à son visage, comme pour s’aider à réfléchir.

-  Il y a deux jours ? Es-tu sûre de cela ? 

Mélia acquiesce.

-  Enfin bref, que puis-je pour toi ? 

-  J’ai un nouveau partenaire de chasse. Il me faudrait un équipement complet. Tu n’as qu’à amener ce que je prends d’habitude pour moi. 

Zoden monte sur son tabouret et s’approche au plus prêt de la vitre en plissant les yeux, afin d’examiner longuement le nouveau venu.

-   Enchanté, dit-il finalement, je m’appelle Zoden. Je suis responsable de l’armurerie. Quel est ton nom ? 

-  Je m’appelle Ylan. Enfin pour l’instant… 

-  Amnésie totale ? interroge le vieil homme.

-  Oui. 

-  Cela arrive souvent. Parfois quelques souvenirs persistent lors de l’infection, mais ton cas est le plus répandu. Je vais te chercher ce qu’il te faut mon garçon. 

Zoden s’empare d’un cadi et s’en va faire ses drôles de courses, s’arrêtant de temps à autre pour prendre armes et munitions.

 

Un bon quart d’heure plus tard, il est de retour et pose un par un tout ce qu’il a pris sur le comptoir, en présentant à chaque fois l’article en question.

-  Ceinture et cuissardes porte pistolets, couteaux de lancé, katanas, armes automatiques, fusil à pompe, … 

La liste est longue. Une fois le tout chargé dans deux grands sacs de sport noirs, ils quittent l’armurerie et se dirigent vers le parking souterrain.

-  Et maintenant ? Demande Ylan. 

-  Tant qu’il fait jour, on ne peut pas sortir. On va aller chez moi. 

-  Tu n’habites pas dans la tour ? 

-  Non, au grand désespoir de mon père, qui craint toujours pour ma sécurité. J’ai préféré me retirer dans un endroit plus tranquille, un endroit où je ne me sentirai pas sans cesse surveillée. Même si je suis certaine qu’il a truffé mon appartement de micros et de caméras, et que plusieurs des hommes de sa garde rapprochée me suivent en permanence. Alors gare à toi si tu me contraries… 

Son sourire en coin laisse entrevoir tous les sous-entendus qui se cachent à peine derrière cette phrase. L’ascenseur s’arrête au niveau moins trois. Ylan se laisse mener jusqu’à un véhicule tous terrains noir, met les sacs de sport dans le coffre et monte côté passager. Mélia démarre, et ils quittent le parking. Dehors, il fait jour, mais les vitres entièrement teintées du véhicule protègent ses occupants des rayons du soleil.

 

C’est étrange comme la ville se transforme durant la journée. Si la nuit, la mort est reine, la vie reprend ses droits le jour venu. Les poubelles ont été ramassées et vidées, la majeure partie des drogués amorphes a disparu et a fait place à une population active, qui grouille sur les trottoirs, tels des fourmis. Des entreprises de bâtiment s’affairent à reconstruire vitrines et aménagements détruits, pour certainement recommencer dès le lendemain, mais à toute chose malheur est bon… L’économie est au beau fixe, dopée par la construction et la rénovation...

 

Ylan reconnaît soudain la rue de l’interpellation musclée de la veille. La voiture a été retirée et la façade noircie par l’incendie est déjà en passe de réhabilitation.

 

Dans les rues, la police est omniprésente. Des agents en armure sont présents à chaque carrefour, ou presque. Au moindre comportement suspect, à la moindre suspicion, c’est l’arrestation, dans le meilleurs des cas.

 

Ylan entame alors la conversation :

-  Tout à l’heure, tu m’as parlé des limites de ma condition. Tu ne me les as toujours pas définies. 

-  Tes limites, répond-elle pensive... Je te souhaite de ne jamais les atteindre. 

-  Pour éviter que cela ne se produise, mieux vaut être prévenu. 

-  Et bien… Eléa améliore considérablement les capacités du corps humain. Comme il te l’a été dit ce matin, tu es maintenant doté d’une endurance phénoménale, qui provient de la multiplication par dix de tes facultés de régénération. Tu guéris donc beaucoup plus rapidement, ce qui explique que tu n’as aucune cicatrice de l’intervention de ce matin. En plus de cela, ta puissance musculaire est également considérablement accrue, tout en conservant une ligne svelte, qui te permet une très grande agilité. Jusque là, on pourrait se demander à quoi bon chercher un vaccin ? Eléa rend plus résistant et plus fort… 

Elle jette un coup d’œil à Ylan, qui la regarde avec attention, ne perdant pas une miette de ses paroles.

-  Mais chaque médaille, aussi dorée soit elle, a son revers. Et dans notre cas, ils sont de taille ! Eléa augmente la photosensibilité. A tel point qu’il nous est impossible de rester plus d’une minute au soleil, sous peine de brûler vif. Fini la contemplation des coucher de soleil, ou la bronzette sur la plage… Même si personnellement, ce dernier point ne me manque guère ! Et je pense qu’il n’est nul besoin de te rappeler la dépendance due au besoin d’hémoglobine… 

Ylan grimace.

-  Pour conclure, tu es quasi invulnérable. Tes possibilités de mourir sont très faibles, mais existent. Soit par une exposition au soleil, soit si quelqu’un active ton implant, soit si ta tête quitte le reste de ton corps. Alors quoi qu’il arrive, reste vigilant, et garde la tête sur les épaules. 

Ylan prend un air grave et pensif. Mélia lui pince alors la joue affectueusement.

-  Et ben alors, sourit mon lapin… T’inquiète pas va, je suis là pour veiller sur toi !

La voiture s’engouffre dans un parking souterrain.

-  On est arrivé… 

Mélia habite au vingt-quatrième étage de la tour. Un petit appartement de près de deux cents mètres carrés, cadeau de son père. La double porte d’entrée s’ouvre sur un petit palier, surplombant de trois marches une vaste pièce à vivre composé d’un salon et une cuisine américaine. La décoration est à la fois sobre et classe. Les meubles en ébène tranchent parfaitement avec le rouge des murs. Un canapé en  « L », d’une dizaine de places, en cuir noir évidemment, trône au milieu de la pièce, face à une télévision dernière génération à l’écran ultra large et aussi mince qu’une bande dessinée. Mélia se dirige vers le bar qui sépare salon et cuisine. Cette dernière, faite d’éléments noirs nacrés, a été réalisée évidemment sur mesures. La jeune femme s’empare d’une télécommande et allume une micro chaîne dissimulée au milieu de nombreux ouvrages de tous types dans une bibliothèque bien fournie. Il doit y avoir des enceintes dissimulées dans toutes les pièces, car la voix mélodieuse de la chanteuse du groupe MyPollux semble provenir de partout à la fois. L’appartement dispose également d’une salle de bain, entièrement carrelée dans des tons chocolat et munie d’une baignoire à bulles et d’une douche balnéo, d’une immense chambre aux couleurs asiatiques et d’une pièce servant à la fois de salle de sport et d’espace de méditation.

 

Mélia prend délicatement le manteau de son hôte avant de le jeter nonchalamment sur le canapé.

-  Mets-toi à l’aise… Qu’est-ce que je te sers ? 

-  Qu’est-ce que tu me proposes ? 

-  Whisky, tequila, vodka...

Le jeune homme répond dans un long soupir :

-  Je crois que j’ai bien mérité un petit remontant ! Amène le whisky… 

La jeune femme verse deux doigts de whisky dans un verre et rejoint Ylan sur le divan.

- Et toi, tu ne bois rien ? 

- A quoi bon, répond-elle l’air blasée, l’alcool n’a plus d’effet sur nous. 

Ylan trempe ses lèvres dans le whisky tout en regardant Mélia, l’air pensif. Elle le remarque.

-  Qu’est-ce qui te préoccupe ? 

Le jeune homme semble gêné. Il hésite avant de répondre.

-  Je… Je me demandais si tu te rappelais certains moments de ta vie passée, et comment vous aviez été contaminés ton père et toi. 

Le si doux visage de la belle brune se ferme aussitôt. La question, qu’elle savait pourtant inévitable, lui rappelle en effet de douloureux souvenirs, que contrairement à son nouveau partenaire, la contamination ne lui a malheureusement pas effacés. Voyant le malaise de sa nouvelle amie, Ylan tente immédiatement de la réconforter en balbutiant :

-  Je suis désolé, je ne voulais pas te blesser. Cette question était stupide. N’y pense plus. Je ne voulais pas… 

-  Malheureusement, je me souviens. J’aurais tant aimé oublier… 

-  Tu n’es pas obligée de me raconter tu sais. 

Mélia sourit, avec peine.

-  Au contraire. Je n’en ai jamais parlé à personne. Depuis trop longtemps je garde ça pour moi. Je crois que me confier me fera du bien. 

Ylan s’approche et prend les mains de Mélia dans les siennes. La jeune femme plonge son regard dans le sien, comme si elle voulait sonder l’âme du jeune homme avant de lui ouvrir son cœur.

-  C’est ma mère qui a été touchée la première.

La belle brune marque un temps d’arrêt, avant de reprendre.

- Je ne sais pas exactement comment c’est arrivé… Même si j’en ai une petite idée. Elle travaillait dans un des hôpitaux de la ville en tant que chirurgienne. Un patient contaminé a dû lui être amené, et c’est en l’opérant qu’elle a certainement était infectée. Elle ne s’en est pas rendue compte, évidemment, et après son service elle est donc rentrée à la maison. Nous avons dîné tous les trois, ce qui était assez rare au vu de l’emploi du temps de chacun. Elle avait fait une pizza maison.

Le regard perdu dans le vide, un sourire se dessine pourtant à l’évocation de cet instant pourtant futile.

- Ensuite, je suis sortie avec des amies en boîte de nuit. 

Une nouvelle pause dans son récit. Son visage s’assombrit à nouveau. Les mots lui pèsent, mais le fait qu’ils sortent la soulage alors elle poursuit :

-  Le reste n’est que supposition. La soif s’est probablement fait ressentir, prenant peu à peu le contrôle sur sa volonté. Elle a certainement tenté de résister. Je suis sûre qu’elle a fait tout ce qui était en son pouvoir… Mais ça n’a pas suffit. Tu sais comme moi que la soif est trop forte. 

Nul besoin de s’étendre sur le sujet, l’expérience encore fraîche dans la tête d’Ylan lui donne la nausée.

-  Ma mère s’est finalement jetée sur mon père afin de satisfaire son besoin de sang…

La main de Mélia se contracte, avant de continuer :

- Sa soif étanchée, elle a repris ses esprits aux côtés du corps mutilé et sans vie de l’homme qu’elle aimait tant.

La gorge de la jeune femme se sert. Des larmes perlent le long de ses joues.

-  Elle n’a pu supporter cette vision d’horreur. Se dégoûtant elle-même. Alors elle est allée chercher le fusil de mon père, dans son bureau. Elle est revenue à ses côtés, a placé le canon dans sa bouche et a appuyé sur la détente. Son sang a éclaboussé toute la pièce, ainsi que le corps de mon père, ce qui l’a sauvé.

-  Comment ça ?  S’étonne Ylan.

- Le sang contaminé de ma mère est entré en contact avec les plaies de mon père. Il s’est ainsi retrouvé infecté à son tour, ce qui l’a sauvé. 

Ylan acquiesce. Mélia reprend.

-  Je suis rentrée quelques heures plus tard. Alerté par le coup de feu, le voisinage a prévenu la police, qui était sur les lieux à mon arrivée. Paniquée, j’ai trouvé mon père, en pleur, serrant contre lui le corps sans vie de ma mère. J’étais anéantie… Mes jambes se sont dérobées et je suis tombée lourdement sur le carrelage. J’ai dû me blesser… Je n’ai pas besoin de te faire un dessin… Nous n’avons pas été victime d’amnésie, comme toi. J’aurais pourtant tant aimé… 

-  Les premiers symptômes sont ensuite apparus chez ton père et toi ?

-  En fait, non. Lors de la déposition de mon père, un inspecteur nous a pris à part. Il prétendait connaître le mal qui avait poussé ma mère à se jeter de la sorte sur lui. Il a passé un coup de fil, et une heure plus tard, nous étions présentés à Emerick. Il nous a parlé du virus, du remède qu’il tentait de trouver à l’aide d’une équipe de chercheurs… Mon père s’est immédiatement investi dans ce projet, tant financièrement que moralement. La découverte d’un vaccin est devenu sa principale raison de vivre, afin d’éviter que d’autres familles soient déchirées de la sorte. Pour ma part, et contre sa volonté, je me suis engagée dans les troupes de rabattement. Nous sommes une cinquantaine à traquer nuit après nuit les personnes atteintes. Dans le meilleur des cas, elles viennent grossir nos rangs, tout comme toi. Dans le pire, nous les éliminons pour qu’elles ne puissent plus nuire, ni propager le virus… 

 

Eprouvée par ce retour sur ce terrible évènement, Mélia se sent tout de même mieux, comme si elle s’était débarrassée d’une partie du fardeau qu’elle porte sur ses épaules. Elle se blottit dans les bras d’Ylan, qui l’étreint affectueusement. De longues minutes passent, sans qu’aucun des deux n’éprouve le désir d’interrompre se moment de réconfort. Pour la première fois depuis bien longtemps, la jeune femme ne se sent plus seule.

 

* * *

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