CHAPITRE III
Dans les rues sombre de Luire, un quadragénaire en impair, suivi par deux hommes, eux même pistés par un quatrième est sur le point d’être rattrapé, lorsqu’il plonge sur la droite et se met à courir de toutes ses forces. Les deux poursuivants se lancent à ses trousses. En regardant par-dessus son épaule, le malheureux se prend les pieds dans un obstacle et chute lourdement. Les deux hommes le rejoignent. L’un d’entre eux se penche pour ramasser le malheureux, qui se retourne une arme à la main, et fait feu à plusieurs reprises.
Les coups de feu résonnent dans la tête d’Ylan, à moins que ce ne soit quelqu’un qui frappe à une porte. Le jeune homme ouvre les yeux. Il n’est plus ligoté sur une table d’opération, mais couché dans un lit dans ce que l’on pourrait prendre pour une chambre d’hôpital. Sous ses draps, il est nu comme un vers, et ses habits ne semblent pas être dans la pièce. La première chose qu’il regarde : son torse. Aucune trace d’opération, pas même un bandage ou une cicatrice… il ne se sent pas non plus fatigué, alors qu’à la sortie d’une anesthésie générale, on aurait plutôt tendance à être dans les vaps… Eléa, pense-t-il. Les choses ont à peine évolué depuis le dernier rêve. Et c’est la seconde fois qu’il est dérangé avant le dénouement.
On frappe à nouveau à la porte.
_ « Entrez. »
C’est Mélia. Toujours vêtue de son ensemble de cuir noir, elle s’avance vers le lit, en souriant à Ylan et lui jette un sac de sport sur les jambes.
_ « Debout, ex-suicidaire ! Enfile ça, je vais te faire visiter. »
A l’intérieur du sac, des sous-vêtements, une ceinture, un débardeur, un pantalon et un long manteau en cuir, le tout noir, bien entendu.
_ « Tu aimes ? Demande-t-elle. C’est moi qui ai choisi !... »
_ « Je pense que si tu ne me l’avais pas dit, je m’en serais douté. »
Ylan regarde la jeune femme avec insistance, cherchant à lui faire comprendre qu’il souhaiterait qu’elle sorte afin qu’il puisse s’habiller. Elle a parfaitement saisi la manœuvre et prend un malin plaisir à ne pas coopérer. Gêné, il se décide à parler :
_ « Bon, et bien… Il faut que je m’habille… »
Impassible, Mélia répond :
_ « A moins que tu ne veuilles y aller à poil ? »
_ « Tu ne voudrais pas sortir s’il te plaît ?
Elle lève les yeux au ciel, en poussant un long soupir.
_ « C’est hommes… Tous les même… Je ne vois pas pourquoi vous faites tous un complexe sur la taille de votre outillage… »
Elle approche son visage au plus prêt de celui du jeune homme, et lui susurre à l’oreille.
_ « De toute façon, je finirai bien par tout voir… »
Elle place délicatement le lobe de son oreille dans sa bouche, alternant petits coups de langue et petits coups de dents. Ylan sent des frissons parcourir tout son corps. Mélia s’empare alors discrètement d’un coin de drap, et le tire brusquement en se relevant. Le jeune homme n’a rien vu venir, et n’a pas le temps de le rattraper. Son cri de protestation ne change rien et il n’a alors plus que ses mains pour dissimuler son anatomie en plein développement.
Fière de l’effet, mesurable, qu’elle a sur son nouveau compagnon, Mélia émet un petit grognement de plaisir.
_ « En plus, il n’y a vraiment pas de quoi complexer dans ton cas. »
Assis dans son lit, les jambes en tailleur, les mains en guise de cache sexe et le visage rouge vif de honte, Ylan regarde la belle Mélia porter sa main sur ses lèvres afin d’y déposer un baiser, qu’elle lui envoie d’un souffle, avant de sortir de la pièce. A peine dans le couloir, elle repasse déjà sa tête par la porte.
_ « Ne tarde pas trop, tu vas t’enrhumer… »
Il n’aura fallu que cinq petites minutes au jeune homme pour être prêt, sachant que durant les quatre premières, il est resté sur son lit, afin de se remettre du choc subi. En jetant un coup d’oeil dans le miroir, il croise une nouvelle fois le regard de cet inconnu qui n’est autre que lui. Ce corps qui peut devenir à tout moment une arme redoutable. Ylan se demande encore si il a vraiment fait le bon choix en décidant de suivre la belle Mélia, plutôt que de mettre fin à son existence. Au pire, il y a cet implant, qui est maintenant en lui, tel une épée de Damoclès. Qui vivra, verra…
Ce n’est pas si mal, le cuir. Il ne se rappelle pas la façon dont il avait coutume de se vêtir, si ce n’est ce qu’il portait sur lui la nuit dernière, mais il trouve que ce nouveau style lui va plutôt bien. Il sort de la chambre. Le couloir également ressemble à celui d’un hôpital. Mélia, qui l’attendait sur une chaise, commençait à perdre patiente. Elle se lève.
_ « J’ai bien cru que tu avais besoin d’aide ! Quelques secondes de plus et je venais moi-même t’enfiler ton pantalon… »
Elle le regarde de haut en bas.
_ « Pas mal… »
Ylan sourit, non peu fier de son allure.
_ « Ca te dit une petite visite du bâtiment ? »
Il acquiesce et invite la jeune femme à passer devant d’un signe de la main.
_ « Je te suis. »
La visite de l’immeuble va leur prendre deux bonnes heures. Kentin RIKJER est en fait à la tête d’une véritable petite armée. Installé dans une tour d’une trentaine d’étages du centre ville, il en possède les huit premiers, ainsi que le sous-sol, qui fait office d’armurerie et de stand de tir. L’entrée de l’immeuble est gardée vingt-quatre heures sur vingt-quatre et donne sur un grand hall, commun à tous les résidents de la tour. Dans une petite pièce, deux hommes scrutent en permanence une vingtaine d’écrans vidéo, surveillant ainsi près d’une centaine de points stratégiques du bâtiment et de ses environs. Dans le fond, cinq ascenseurs mènent aux étages. Les huit premiers ne sont desservis que par un seul des ascenseurs. Il y a un visiophone à côté du bouton d’appel, et il faut montrer patte blanche pour y avoir accès. Les deux premiers étages ainsi que le septième et le huitième sont des appartements. Kentin RIKJER n’aime pas la dispersion, ainsi, ces appartements accueillent la majeure partie de son équipe, soit près de deux cents personnes. Le troisième et le quatrième accueillent des bureaux. Courtiers en bourses, hommes d’affaires… L’argent ne tombe pas du ciel. Et même si l’organisation a des liens étroits avec le gouvernement et les renseignements généraux, ces derniers ne sont pas capables de fournir les fonds nécessaires. Il a donc fallu développer un autofinancement, ce qui permet également d’être totalement indépendant. Le cinquième étage est celui d’où sont partis Ylan et Mélia. Il comporte une dizaine de chambres hospitalières, ainsi que plusieurs salles d’opérations, ne servant pas toutes à la mise en place de l’implant cardiaque… Enfin, un laboratoire de recherche occupe le sixième étage. Une cinquantaine de scientifiques, biologistes, neurologues et autres virologues, se relais dans le but de trouver un vaccin. Ils bénéficient des équipements les plus sophistiqués et d’un budget très généreux. Ils effectuent des essais la plupart du temps sur des souris ou rats, mais tentent parfois de voir comment le corps humain réagit sur des « volontaires désignés ». C’est deux derniers étages sont sous la direction d’Emerick OZALKVY, qui a une formation médicale, tandis que Kentin RIKJER est plutôt un homme d’affaires.
Ylan et Mélia ont déjà parcouru tous les étages, et arrivent dans le hall d’entrée. La moindre petite porte est gardée par un homme en arme. L’entrée de l’immeuble est en fait un sas, dont les portes sont blindées, fumées, comme toutes les vitres des huit premiers étages, et équipées d’une paroi métallique qui condamne toute entrée ou sortie en cas d’alerte. Une armée ne suffirait pas pour investir le bâtiment. Au centre du hall, un immense comptoir d’accueil. Il ne leur reste plus qu’à visiter le sous-sol. Ils reprennent l’ascenseur. Mélia appuie sur le bouton d’appel. Aussitôt le visage d’un gardien apparaît sur l’écran. Les portes s’ouvrent. A l’intérieur, pas de bouton pour choisir son étage. Une voix leur demande :
_ « Quel étage mademoiselle RIKJER ? »
_ « L’armurerie, Amerzon. »
_ « Bien mademoiselle. »
L’ascenseur entame sa courte descente avant de s’immobiliser quelques secondes plus tard. Les portes s’ouvrent sur un petit couloir. Une porte à droite, en face et une à gauche. Leur points communs, elles sont toutes trois blindées et munies d’une serrure à code. Une caméra placée au dessus de la porte de l’ascenseur balaye l’espace. Mélia s’avance vers celle de droite.
_ « Par là, c’est l’armurerie. On va aller y faire un tour afin de t’équiper un peu. »
Curieux, Ylan demande :
_ « Et les deux autres ? »
La jeune femme grimace, comme gênée par la question, pourtant inévitable.
_ « Disons, qu’il vaudrait mieux pour toi que tu ne saches jamais ce qu’il y a derrière ces portes. »
Mélia pianote sur le boîtier de la serrure. La diode qui était rouge, passe au vert. Un verrou se débloque. La porte s’ouvre. Une sorte de colosse, fusil à pompe à la main nous barre la route.
_ « Je viens équiper un petit nouveau, dit Mélia. »
Pour toute réponse, le colosse grogne et s’écarte. C’est une petite pièce, dans laquelle il y a une sorte de petit comptoir, avec vitre pare-balle de quatre centimètre d’épaisseur. Tout l’armement se trouve derrière. Des dizaines de rangées d’armes en tout genre. A feu, blanches, explosifs, et même lance roquette.
_ « Il y a plus de choix que dans un dépôt de l’armée, lâche Ylan, très impressionné. »
_ « Et encore, d’ici on ne voit pas tout, répond Mélia en souriant. »
Elle presse la sonnette du comptoir à plusieurs reprises, avant qu’un homme de petite taille et quasi chauve n’apparaisse. Son visage, orné par de grosses lunettes, presque aussi épaisses que le verre derrière lequel il se trouve, est très marqué par le poids des années qu’il a vu passer. A la vue de la jeune femme, un large sourire se dessine sur ses lèvres.
_ « Mélia, mon enfant… Ca me fait si plaisir ! A quand remonte ta dernière visite ? Tu ne viens plus voire ton vieux Zoden ? »
La jeune femme lève les yeux au ciel, et le regarde avec affection.
_ « Si mon vieux Zoden avait encore toute sa tête, il se souviendrait que je suis passée il y a deux jours… »
Le vieil homme fronce les sourcils et porte sa main à son visage, comme pour s’aider à réfléchir.
_ « Il y a deux jours ? Es-tu sûre de cela ? »
Mélia acquiesce.
_ « Enfin bref, que puis-je pour toi ? »
_ « J’ai un nouveau partenaire de chasse. Il me faudrait un équipement complet. Tu n’as qu’à amener ce que je prends d’habitude pour moi. »
Zoden monte sur son tabouret et s’approche au plus prêt de la vitre en plissant les yeux, afin d’examiner le nouveau venu.
_ « Enchanté, dit-il finalement, je m’appelle Zoden. Je suis responsable de l’armurerie. Quel est ton nom ? »
_ « Je m’appelle Ylan. Enfin pour l’instant… »
_ « Amnésie totale ? »
_ « Oui. »
_ « Cela arrive souvent. Parfois quelques souvenirs persistent, mais ton cas est le plus répandu. Je vais te chercher ce qu’il te faut mon garçon. »
Le vieil homme s’empare d’un cadi et s’en va faire ses drôles de courses, s’arrêtant de temps à autre pour prendre une arme.
Un bon quart d’heure plus tard, il est de retour pose un par un tout ce qu’il a pris sur le comptoir, en présentant à chaque fois l’article en question.
_ « Ceinture porte pistolets, cuissardes porte pistolet, couteaux de lancé, catanas, pistolets automatiques, fusil à pompe, … »
La liste est longue. Une fois le tout chargé dans deux grand sacs de sport noirs, ils quittent l’armurerie et descendent au parking souterrain.
_ « Et maintenant ? Demande Ylan. »
_ « Tant qu’il fait jour, on ne peut pas sortir. On va aller chez moi. »
_ « Tu n’habites pas dans la tour ? »
_ « Non, au grand désespoir de mon père, qui craint toujours pour ma sécurité. J’ai préféré me retirer dans un endroit plus tranquille, un endroit où je ne me sentirai pas sans cesse surveillée. Même si je suis certaine que mon paternel a truffé mon appartement de micros et autres caméras, et que plusieurs des hommes de sa garde rapprochée me suivent en permanence. Alors gare à toi si tu me contraries… »
Son sourire en coin laisse entrevoir tous les sous-entendus qui se cachent à peine derrière cette phrase. L’ascenseur s’arrête au niveau moins trois. Ylan se laisse mener jusqu’à un véhicule tous terrains noir. Il met les sacs de sport dans le coffre et monte du côté passager. Mélia démarre, et ils quittent le parking. Dehors, il fait jour, mais les vitres entièrement teintées du véhicule protègent ses occupants des rayons du soleil. C’est étrange comme la ville se transforme durant la journée. Les poubelles ont été ramassées et vidées, la majeure partie des drogués amorphes ont disparu, et ont fait place à une population active, qui grouille sur les trottoirs, tels des fourmis. Des entreprises de bâtiment reconstruisent vitrines et aménagements détruits, pour certainement recommencer dès le lendemain. Ylan reconnaît la rue de l’interpellation musclée de la veille. La voiture a été enlevée et la façade est en passe de réhabilitation. La police est omniprésente. Plusieurs agents en armure sont présents à chaque carrefour, ou presque. Si la nuit, la mort est reine, la vie reprend ses droits le jour venu. Ylan entame alors la conversation :
_ « Tout à l’heure, tu m’as parlé des limites de ma conditions. Tu ne me les as toujours pas définies. »
_ « Tes limites… Je te souhaite de ne jamais les atteindre. »
_ « Pour éviter que cela ne se produise, mieux vaut être prévenu. »
_ « Eléa améliore considérablement les capacités du corps humain. Comme il te l’a été dit ce matin, tu es maintenant doté d’une endurance phénoménale, qui provient de la multiplication par dix de tes facultés de régénération. Tu guéris donc beaucoup plus rapidement, ce qui explique que tu n’as aucune cicatrice de l’intervention de ce matin. En plus de cela, ta puissance musculaire a également considérablement accru, tout en conservant une ligne svelte, qui te permet une très grande agilité. Jusque là, on pourrait se demander à quoi bon chercher un vaccin ? Eléa rend plus résistant et plus fort… »
Elle jette un coup d’œil à Ylan, qui la regarde avec attention, ne perdant pas une miette de ses paroles.
_ « Mais chaque médaille, aussi dorée soit elle, à son revers. Eléa augmente la photosensibilité. A tel point qu’il nous est impossible de rester plus d’une minute au soleil, sous peine de brûler vif. Et je pense qu’il n’est nul besoin de te rappeler la dépendance due au besoin d’hémoglobine… »
Ylan grimace.
_ « Pour conclure, tu es quasi invulnérable. Tes possibilités de mourir sont très faibles, mais existent. Soit par une exposition au soleil, soit si quelqu’un active ton implant, soit si ta tête quitte le reste de ton corps. Alors quoi qu’il arrive, reste vigilant, et garde la tête sur les épaules. »
Mélia pince la joue du jeune homme.
_ « Et ben alors, sourit ! »
La voiture s’engouffre dans un parking souterrain.
_ « On est arrivé… »
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