PROLOGUE
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u cœur de la nuit, il ne fait pas bon vivre dans les rues de Luire. Les inconscients qui s’y risquent le payent souvent de leur vie. La criminalité est en forte hausse et il ne paraît pas possible de freiner son élan dévastateur. Les gouvernements qui se sont suivis ont pourtant tenté de durcir les lois, notamment par la réinstauration de la peine capitale mais les efforts de la police semblent vains. Cette dernière a pourtant récemment fusionné avec les forces militaires du pays et sa mission a relativement évolué. En effet, ils ne s’occupent plus des vols de voitures, ou des cambriolages… La protection des civils est devenue la priorité. Ils essayent donc de limiter viols, meurtres et trafics de drogues. Mais essayer, c’est déjà justifier l’échec. Seuls quelques utopiques rêvent encore à une amélioration. Pour le reste de la population, survivre, c’est déjà beaucoup.
L’ironie, c’est qu’il y a quelques années de cela, les médias mettaient l’accent sur le moindre fait divers afin d’effrayer la population, ce qui profitait au gouvernement en place. Ce dernier basait sa politique sur l’insécurité, qui était alors quasi-inexistante. Maintenant que l’on est effectivement au bord du chaos, si leur but n’a pas changé, leur démarche est à présent totalement inversée. La situation qui se dégrade de semaine en semaine est tant bien que mal minimisée. Mais la population n’est pas dupe… Et il suffit de se promener dans la ville pour se rendre compte de l’ampleur de la crise. Vitrines brisées, carcasses de voitures carbonisées, et dégradations multiples ornent désormais les rues. Mais comme le dit le vieil adage, le malheur des uns fait le bonheur des autres : les entreprises du bâtiment et des travaux publics n’ont jamais été aussi nombreuses et en bonne santé. Mais la situation s’est dégradée à tel point qu’il arrive fréquemment de découvrir un corps inanimé au coin d’une ruelle sombre… Le tout est de ne pas se trouver sur place au moment où cela arrive, sous peine de grossir un peu plus encore la liste des disparus.
C’est peut-être ce qui est arrivé à cet homme, étendu au sol, derrière un tas de poubelles renversées. Il s’est retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Il respire encore, mais dans ce monde de désolation, est-ce vraiment une chance ? Il se relève péniblement en se tenant la tête. Il chancelle, puis parvient à se stabiliser. Il semble perdu. C’est compréhensible pour quelqu’un qui ne se souvient de rien, pas même de son nom. Il doit avoir 25 ans, mesure un mètre quatre-vingt ou pas loin. Il est plutôt bien bâtit, sans toutefois ressembler à un bodybuilder. Bien habillé, il porte un pantalon et une veste noirs par-dessus un T-shirt blanc. Ses cheveux sont aussi sombres que son regard. Dans sa tête, tout se bouscule. Tout, sauf les souvenirs. La confusion est totale, mêlée à un soupçon de désespoir. Il fouille ses poches, à la recherche d’un indice, mais n’y trouve ni porte feuille, ni pièce d’identité, ni clef. Il n’a pas non plus d’argent, de montre ou autres objets de valeur, ce qui l’amène à penser qu’il s’est très certainement fait détrousser, avant de se faire assommer et laisser là pour compte. Il se penche sur une flaque d’eau afin de se regarder, et découvre son visage. Il le touche, dans l’espoir de se souvenir. Rien. C’est comme si il avait un étranger en face de lui, et c’est plus que déstabilisant. Il analyse son environnement. Quelque chose attire soudain son attention au milieu des ordures. Quelque chose brille. Il se penche et ramasse l’objet. Il s’agit d’un Desert Eagle, une arme à feu redoutable. Son agresseur l’a certainement fait tomber dans sa fuite. Il a peut-être été dérangé lors de l’agression. Mais tout cela n’a pas beaucoup d’importance. L’homme ôte le chargeur. Il reste la moitié des cartouches. Il le replace et coince le pistolet dans son pantalon, sous sa veste. Cela peut toujours servir, on ne sait jamais. Et maintenant, que faire ? Il ne peut pas rentrer chez lui, puisqu’il ne sait même pas où il habite et que de toute façon, il n’a aucune clef. Se rendre au poste de police le plus proche semble être la meilleure alternative, bien qu’il soit pratiquement sûr de se faire envoyer balader… Tant pis, il faut bien tenter quelque chose. Il ne va pas rester là indéfiniment à attendre que la mémoire veuille bien lui revenir. Alors qu’il s’apprête à se mettre en route, un sentiment étrange l’envahit tout à coup. Une sorte d’impression d’être surveillé. Il scrute la ruelle. Rien. Il décide donc de s’en aller et part en quête d’un commissariat ou, au pire, d’un plan de la ville, mais il ne faut pas trop y compter.
Il a bien fallu choisir une direction, il a donc opté, au hasard, pour la gauche. Il avance, ne sachant pas s’il s’approche ou s’il s’éloigne de son but. De toute façon, il ne peut compter que sur son intuition, car trouver une personne qui pourrait le renseigner sera difficile. Même au centre ville les voitures sont rares et les piétons quasi inexistants à cette heure. Il y a bien quelques drogués amorphes ça et là. Assis sur les trottoirs ou allongés dans les ordures, plus morts que vifs, ils ne sauraient indiquer rien d’autre que le chemin le plus direct vers une extase artificielle. Quant aux sans domicile fixe, ils n’arpentent plus les rues depuis bien longtemps. Quatre ans pour être précis. Depuis les incidents que les médias appelèrent cyniquement « le grand nettoyage ». Plus qu’une série de meurtres, c’est une véritable rafle qu’il y avait eu. Chaque matin, des dizaines de corps sans vie étaient ramassés. La raison de ce carnage n’a à ce jour pas encore été élucidée. Après quelques semaines, les S.D.F. ont commencé à se regrouper, pour former des groupes de défense afin de stopper ce fléau. Et c’est finalement une sorte de campement géant qui s’est créé à l’entrée de la ville, partant du principe indéniable qu’ils sont plus forts en nombre qu’isolés. Choix somme toute efficace puisque depuis les meurtres ont cessé. En tout cas, les médias n’en font plus acte, ce qui c’est vrai, n’est pas forcément un gage de vérité.
Soudain, une voiture, ou plutôt ce qu’il en reste, déboule à toute allure. Une berline noire aux vitres brisées, qui compte plus de bosses et de rayures que de trous sur le bras d’un toxicomane. A son bord, quatre hommes lourdement armés tentent d’échapper à un blindé des forces armées qui les talonne. S’ils sont pris en chasse de la sorte, c’est que ce doit être relativement grave, sinon on aurait laissé courir. Des coups de feu sont échangés, mais lorsque le blindé arme son canon et ajuste le véhicule, il est clair que la poursuite touche à sa fin. Ils ne font pas de détail et le premier tir est le bon. La roquette percute le véhicule de plein fouet. Sous l’impulsion de la déflagration il va s’encastrer dans la façade d’un immeuble. L’impact est d’une telle violence que l’un des occupants est éjecté du véhicule. Quant aux autres, ils sont soit morts sur le coup, soit en train d’agoniser dans les flammes. Le blindé s’arrête. La double porte arrière s’ouvre et six militaires en combinaison noir en descendent. Fusil d’assaut, casque intégral, plastron et autres protections sont leurs outils de travail. Ils établissent un périmètre de sécurité tout en pointant leurs armes en direction de la voiture et du rescapé, qui gît sur le sol. L’un d’eux s’approche de lui, avant d’annoncer d’une voix solennelle :
- Vous êtes accusé de vol à main armé et du meurtre de deux agents de sécurité, qu’avez-vous à dire pour votre défense ?
Aucune réponse de l’intéressé, qui est au bord de la perte de connaissance et dont ses blessures ne lui donnent qu’une courte espérance de vie.
- L’accusé ne nie pas, reprend le soldat. Il est donc reconnu coupable des faits qui lui sont reprochés. En vertu de l’article trent-six du nouveau code pénal, la sanction pour de tels actes est la mort. Elle est applicable immédiatement.
Le militaire plaque son arme contre la tempe du condamné et tire.
- Affaire classée, termine-t-il.
- Six, trois, trois à QG. Fin de la poursuite. Demande équipe de nettoyage et véhicule d’intervention anti-incendies à l’angle de Bergson et Mercier.
C’est ainsi que se terminent la plupart des prises en chasse.
Notre amnésique a assisté à toute la scène, caché dans la pénombre, au coin d’un immeuble. L’idée d’aller demander de l’aide aux agents des forces de l’ordre a bien traversé son esprit, mais au vu de ce qui vient de se passer et de l’arme qu’il détient, il a rapidement renoncé à cette idée, histoire de ne pas subir le même sort que les quatre autres pour détention illégale d’arme à feu. Il ne s’attarde donc pas et poursuit sa route.
Quelques centaines de mètres plus loin, il entend des bruits de lutte provenant d’une ruelle perpendiculaire. Les cris d’une femme déchirent la nuit. N’écoutant que son courage, il se précipite dans la ruelle, arme à la main, prêt à faire feu sur les agresseurs. Il découvre un homme d’une petite trentaine d’années et relativement musclé qui brutalise une femme du même age. Son regard est vide et elle tente à peine de se défendre. Ce doit être une droguée en état de manque. Son agresseur tente certainement d’en profiter pour la violer. Notre amnésique pointe son arme sur lui et crie :
- Arrête ça enfoiré, ou je tire !
L’agresseur le regarde, imperturbable, sans lâcher la jeune femme qu’il tient à la gorge. Elle est en train de suffoquer.
- Encore toi… Lâche-t-il impassible. Ce qui interpelle le courageux sauveteur. Est-ce que cette brute est son agresseur ? Le salopard à cause de qui il ne connaît même plus son propre nom… Range ton joujou et tire-toi, avant que je ne m’énerve pour de bon, continue la brute.
Un coup de feu est tiré en l’air. L’homme lâche sa victime, qui s’effondre inanimée, et jette un regard noir au pseudo héro.
- On dirait que t’as pas bien compris ce que je t’ai dit !... Casse toi ou je t’arrache un bras pour te défoncer le crâne avec !
Légèrement déstabilisé par l’assurance de son opposant, l’amnésique ne se démonte pas.
- C’est toi qui n’a pas l’air de comprendre ! Je suis armé et je n’hésiterai pas à tirer si tu ne la laisses pas tranquille !
Pour toute réponse, la brute se dirige vers lui, un sourire aux lèvres.
- Je t’aurais prévenu connard !
Un coup de feu Cette fois la balle n’est pas perdue, et vient se loger dans l’épaule droite de l’agresseur, qui marque un temps d’arrêt, avant de reprendre sa marche, l’air agacé.
- Tu commences à me chauffer p’tit con ! J’espère que tu cours vite, sinon je crois que je vais un peu jouer avec toi avant de t’achever !
Notre amnésique, bien que décontenancé par l’effet plus qu’inattendu qu’a eu son tir, réitère à plusieurs reprises. Une, deux, trois puis quatre balles viennent rejoindre la première dans le corps de cette force de la nature, sans même qu’il ne sourcille. Il fond sur son opposant et saisit l’arme, qu’il envoie voler à plusieurs mètres. Il tente d’attraper sa nouvelle victime à la gorge mais ce dernier s’empare de son bras et se sert du poids du colosse pour le faire valdinguer dans les poubelles. Il est impossible de savoir lequel des deux est le plus surpris par cette réaction inattendue. L’amnésique se voyait déjà réduit en miettes mais a réussi ce tour de force avec une étonnante facilité. L’agresseur marque un temps d’arrêt, avant de se relever et de revenir à la charge. L’amnésique évite un premier coup de poing, puis un second, avant de profiter d’une faille dans la garde de son adversaire pour le frapper à l’abdomen. Le coup est d’une telle violence, que ce dernier met un genou à terre, en se tenant le ventre. Il relève la tête juste à temps pour apercevoir le poing qui vient s’écraser sur sa mâchoire. Il roule sur le côté avant de se relever et de fuir en courant sans demander son reste. Notre inconnu est debout, aussi abasourdi que si c’était lui qui avait pris les coups. Il regarde ses mains, celles-là même qui viennent d’infliger une sévère correction à ce colosse que les balles d’une arme à feu n’ont pas arrêté…
- Cette fois c’est sûr !... Tout ceci n’est qu’un cauchemar et je vais bientôt me réveiller.
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